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حوار

« Les Libanais se sentaient un peu comme les enfants uniques ; maintenant, ils ont plein de frères et sœurs dans la région »

الجمعة 17 آذار 2017

En profonde rupture avec la mondialisation, le système international connaît des mutations difficiles à synthétiser, encore moins à cadrer. C'est ce que réussit pourtant Ghassan Salamé, ancien ministre et actuel émissaire du secrétaire général de l'ONU en Birmanie, dans un entretien à Beyrouth, à « L'Orient-Le Jour » : de la logique de la force instaurée par le nouveau triangle Washington-Moscou-Pékin, à la revanche des électeurs nationaux contre le triomphe de l'économie monétaire, son analyse ébauche aussi une feuille de route pour un « nouvel humanisme fondé sur une solidarité non discriminatoire », et met les Libanais, sans détour, face à leur « dangereuse insouciance 
Il y a ce sentiment que nous sommes dans une phase de montée aux extrêmes qui rappelle celle qui a précédé la Seconde Guerre mondiale, avec un retour au populisme, même dans des pays où l'on pensait en avoir fini de ces démons. Sommes-nous dans une sorte de fin de culture au sens où l'entendait George Steiner ?
Il est effectivement très difficile de regarder les questions locales ou régionales sans voir l'évolution de l'ensemble du système international. Il me semble que nous assistons à une montée en puissance d'un véritable triangle – pas une alliance – Washington-Pékin-Moscou, qui s'entend sur un certain nombre de fondamentaux. Le premier, le plus important, est le retour de la logique de la force et des rapports de force. C'est ce qui explique les activités russes en Ukraine et en Syrie, les grandes activités chinoises en mer de Chine et l'augmentation massive du budget de la défense aux États-Unis. Le deuxième fondement de ce triangle est une espèce de répudiation plus ou moins appuyée de la mondialisation. Nous assistons ainsi à une volonté américaine de rapatrier les capitaux américains pour être investis aux États-Unis, et donc les opportunités d'emploi, ce dont Donald Trump se vante tous les jours. Nous assistons à quelque chose de similaire en Russie. Pour ce qui est de la Chine, celle-ci a échangé son rôle contre celui des Occidentaux, puisque pour la première fois, et dans l'endroit le plus symbolique qui puisse être, Davos, le président chinois est venu défendre la mondialisation. Mais rien qu'une tranche de la mondialisation, en l'occurrence la mondialisation des capitaux et des marchandises (commodities). Par contre, il partage avec Vladimir Poutine et Donald Trump le rejet des autres aspects de la mondialisation, à savoir le libre flux des idées, des opinions et des hommes.

D'ailleurs, le troisième point sur lequel ce triangle s'entend est ce que j'appelle, plutôt que le populisme, le néonationalisme. Celui-ci prend plusieurs formes, dont la principale est un rejet de la libre circulation des gens : c'est ce qui explique le ban américain contre six pays musulmans et la construction de murs le long du Rio Grande. Ce qui doit faire sourire Huntington, qui avait prôné dans son dernier livre Who are we ? la construction d'un mur pour retenir les « bruns, les catholiques et les latins » de venir envahir les États-Unis. Cette « hystérie » devient réalité avec la politique de Trump. Le quatrième point sur lequel ce triangle se retrouve est une espèce d'hostilité à l'endroit de l'islam et notamment de l'islam radical. Une hostilité certainement identifiable à une islamophobie. On le voit dans les déclarations de Donald Trump, dans les pratiques chinoises dans l'Ouest chinois, dans toute la politique russe au Moyen-Orient, et aussi en Birmanie. La cinquième assise de ce triangle est une espèce de commisération à l'égard de l'Europe. L'Europe établie, l'Europe de Merkel et de Hollande n'aurait pas compris le 11-Septembre, ni le retour du nationalisme, parce que cette Europe reste volontariste, voulant toujours maintenir une structure supranationale qui est l'Union européenne, et penser que le droit international est important et que la mondialisation a de nombreux bienfaits sur les compagnies, mais aussi les sociétés... quand bien même elle serait « menacée » par la mer et le flux des boat people, « menacée » à l'Est par toutes les « misères » afghanes, syriennes, irakiennes... Elle serait bêtement post-nationale, alors que s'est opéré le retour aux fondamentaux, au néonationalisme. Mais le triangle garde espoir que l'Europe finira par comprendre ce retour, espoir incarné par Kaczyński en Pologne, Orban en Hongrie, Zeman en Tchéquie, Erdogan en Turquie... c'est-à-dire des espoirs fondés sur le néonationalisme, qui s'installe en Europe de l'Est. Ces espoirs incluent aussi bien entendu Le Pen, parce qu'il y a une convergence entre le néonationalisme de droite et le néonationalisme de gauche (Syriza, Podemos...), une convergence sur l'identitarisme entre l'extrême droite et l'extrême gauche.
Cet état des lieux reste bien sûr tributaire des prochaines élections cette année en France et en Allemagne, et probablement aussi en Italie. Il y a certes un climat de crainte, de peur dans les vieilles démocraties européennes, mais ce sentiment n'est pas du tout partagé ni par les trumpistes, dont il ne faut pas du tout sous-estimer l'influence aux États-Unis, ni par les Chinois, et encore moins par les Russes. En somme, cette nouvelle étape du système international est marquée par le fait que ce ne sont plus les transformations géopolitiques qui amènent les transformations internes, mais les évolutions internes qui transforment les géopolitiques.

 

Le retour à la logique de la force n'est-il pas dû plutôt à un retour des USA à l'isolationnisme qui renforce la Russie ?
C'est un élément. Mais cet élément sera maintenu, car Trump n'est pas différent d'Obama dans son isolationnisme. C'est le néonationalisme. La différence fondamentale est à relever avec l'après-1989, et la montée parallèle en Occident des néoconservateurs et des néolibéraux. Les deux avaient en commun de vouloir changer le monde, de considérer que la civilisation occidentale est la seule civilisation humaine qui a une prétention universelle : on en arrivait à la fin de l'histoire – comme le disait Fukuyama avant de changer d'avis – c'est-à-dire la mondialisation d'un modèle unique de gouvernement basé sur l'économie de marché et la démocratie représentative. Ces deux décennies post-guerre froide sont désormais révolues. Nous assistons aujourd'hui au reflux tant des néolibéraux que des néoconservateurs, avec la prédominance d'une logique huntingtonienne de séparation des cultures, de démission de l'Occident dans sa mission antérieure de changer le monde et d'un repli identitaire, qui, en termes géopolitiques, conduit à une logique de forteresse, qui génère la guerre. Lorsque vous exhibez une logique de force en augmentant vos dépenses militaires ou en multipliant vos interventions militaires, vous ne travaillez pas dans le vide, mais dans un système international interconnecté qui pousse les autres acteurs du système à faire comme vous, même s'ils n'ont pas envie de le faire. Depuis que Trump a dit qu'il n'avait pas besoin de l'OTAN si les dépenses militaires de ses pays membres ne sont pas revues à la hausse, les ministres de la Défense des pays de l'OTAN se sont tous engagés, il y a deux semaines à Bruxelles, à une hausse de leurs budgets militaires respectifs. Nous assistons à une traînée de poudre : dès que les pays influents, comme les États-Unis et la Russie, exhibent une logique de la force, les autres systèmes ne peuvent rester passifs et doivent également entrer en compétition. On assiste donc à une nouvelle course aux armements, liée au fait qu'effectivement la Russie, notamment sur l'affaire de Crimée, a montré qu'on pouvait revoir les frontières de l'après-guerre froide. L'Amérique recommence à s'armer massivement, et la Chine non seulement augmente chaque année son budget militaire, mais elle commence à construire des îles artificielles en mer de Chine, à ignorer les décisions de la Cour internationale de justice sur la souveraineté maritime et à provoquer une tension de plus en plus manifeste avec le Japon. Ce qui pousse Tokyo, lui aussi, a augmenter substantiellement ses dépenses militaires. Les grands de ce monde, le triangle que j'évoquais, imposent un nouveau code de comportement dans le système international, où la dépense militaire et l'usage de l'outil militaire ne sont plus tabous. Alors même que nous avions vécu 25 ans, depuis la fin de la guerre froide, sans qu'il n'y ait aucune confrontation entre les grandes puissances, personne ne peut plus véritablement l'exclure.

 

La parole aussi se délie, avec un retour progressif à une sémantique qu'on croyait oubliée...
Oui. Cela est également lié au fait que la transformation prend son origine dans les transformations interne de l'opinion, plutôt que dans les calculs géopolitiques. La facilité avec laquelle on recourt aux insultes est liée au fait qu'on s'adresse principalement à son électorat. Un autre processus auquel nous assistons est la marginalisation des intermédiaires (les faiseurs d'opinion, les responsables des relations publiques, les conseillers politiques...). Le contact est établi directement entre le héros et son électorat. Nous assistons à un mouvement anti-élitaire un peu partout. Aux États-Unis, par exemple, le budget de la Défense a été augmenté de 60 % et celui du département d'État réduit de 37 % le même jour. C'est une indication forte qu'il n'est plus besoin de diplomates. Poutine s'adresse lui aussi directement à la population. Il en va de même des structures médianes du Parti communiste chinois. Ils font tous dans le populisme et suivent des exemples qui jusqu'ici ont l'air de marcher : Orban, Erdogan, Zeman, qui aujourd'hui avancent au moyen d'un discours anti-élitaire. Alors que les 25 dernières années ont été des années de triomphe des élites (les ONG, les faiseurs d'opinion, le modèle de Mère Teresa, les penseurs, le HRW...) la nouvelle étape marginalise ces élites, surtout les élites cosmopolites ou transfrontalières. Parce que nous passons de l'idéologie du sans-frontiérisme à celle du sur-frontiérisme, passage que j'appelle le néonationalisme. Aujourd'hui, nous assistons à une tentative très déterminée de recapter le pouvoir diffusé hier au profit des gouvernements, qui, eux, sont en passe de se renforcer.

 

Pourquoi une telle régression s'opère-t-elle ?
Il n'y a jamais une seule cause. Un élément fondamental serait le fait que nous nous sommes trompés, non pas sur l'identité de celui qui a été défait en 1989, mais sur l'identité de celui qui a gagné. Les années 90 avaient été présentées comme la fin de quelque chose – de la bipolarité, du bloc soviétique, du socialisme d'État, de l'ordre créé en 1945. En fait, celui qui a gagné n'est pas tant l'économie libérale que la cupidité américaine, Wall Street. Nous avons assisté au triomphe de l'économie financière, c'est-à-dire l'économie spéculative, pas nécessairement productive. Ce n'était pas l'idéologie libérale, ni le transfrontiérisme et encore moins le sans-frontiérisme, qui l'a emporté, mais l'appât du gain, le capitalisme sauvage. On se souciait peu de l'homme au col blanc tant qu'on rencontrait son propre clone, d'une autre nationalité, avec un même intérêt pour le hedge fund.
Aujourd'hui, retour de bâton... Les victimes de la mondialisation ont pu constater la trahison des élites à l'égard de leur communauté nationale et internationale. Elles se rebellent, rejettent les élites, le système établi, crient leur défiance par rapport à la mondialisation et tous ses symboles, et font élire des gens qu'ils considèrent comme beaucoup plus représentatifs de leur colère.

 

(Lire aussi : « Je ne suis pas un Don Quichotte, mais j’ai le courage de mes idées et de mes convictions »)

 

 

Comment dès lors recréer de l'humanisme sans cupidité ?
L'humanisme est menacé a la fois par l'appât du gain qui a fini par créer une aristocratie nouvelle transnationale et antipopulaire, dont nous payons le prix cher actuellement. Mais l'humanisme est aussi menacé par une espèce d'attachement exagéré aux repères transcendantaux. L'humanisme est menacé par trop de transcendance et trop de numéraire, et c'est sur ces deux fronts qu'il doit lutter. Il faut inventer un nouvel humanisme, sur base de la solidarité non discriminatoire, par opposition à l'individualisme, au racisme et au chauvinisme. Les temps sont durs, mais on peut identifier des cas d'humanisme, des cas célèbres, comme le pape François, qui s'emploie d'ailleurs à transformer le Vatican, et des cas moins connus de solidarité locale assez extraordinaires.

 

Et comment recréer de la culture ?
La culture est principalement menacée par l'économie de marché. Nous n'avons pas pu tirer toutes les conséquences de la convention sur la diversité culturelle à laquelle j'ai modestement contribué au début des années 2000. Dans le débat entre les deux concepts d'industrie créative et de diversité culturelle, je suis de ceux qui pensent que la bataille n'est pas gagnée, surtout que l'Unesco n'a pas réussi à transformer cette convention sur la diversité culturelle en mode opératoire, à cause notamment des forces du marché. La logique du marché s'est insinuée dans la hiérarchie des produits culturels. J'en témoigne à travers le fonds Afaq (NDLR : qu'il a créé il y a dix ans) pour aider à la créativité littéraire, qui marche très bien. Mais quand j'en parle aux gens, ils ne me parlent que des œuvres d'art appropriables, alors que ce sont les arts les moins appropriables, comme le théâtre par exemple, qui ont besoin d'être subventionnés... L'autre étape de revitalisation culturelle serait de créer de nouveaux internationalismes qui ne soient ni nationalistes, ni cosmopolites. L'idée nationaliste est par définition discriminatoire (comme l'intégrisme religieux...). L'idée cosmopolite porte en soi la présomption qu'il existe un argent suffisant ou globalisé à même d'effacer les identités. Or le projet n'est pas d'effacer les identités mais de les maintenir en interaction.
La bataille fondamentale est la suivante : à partir du XVIIe-XVIIIe siècle, il y avait deux définitions possibles de la culture : celle d'un monde divisé en un certain nombre de cultures réifiées, définissables, délimitables et qui sont apposées, celle de l'anthropologie anglaise du XVIIIe siècle, que la sociologie et l'anthropologie américaine ont repris au XXe siècle. L'autre idée de culture, non réifiée, est celle d'une dynamique qui a compris qu'elle ne peut survivre qu'en interaction avec les autres groupes. Bien entendu, Huntington appartient à la première école. Nous sommes à l'instant du triomphe de la première vision de la culture sur la seconde.

 

Qu'en est-il de l'autorité ? Il semble que quelque chose soit perdu à ce niveau, avec un retour plutôt à la force brute et bestiale, comme chez Poutine, ou à l'idée de « président fort »...
Il y a eu une fluidification, une dissolution du concept d'autorité durant ces trois dernières décennies. Ce qui a abouti en France à l'idée d'un président normal, dans une Constitution pourtant particulièrement monarchique. Or, dans la culture populaire, le pouvoir n'était ni normal, ni banal, et restait paternaliste, formaliste et non dénué d'une certaine pompe. Aujourd'hui il y a un appel au retour à l'autorité à l'ancienne qui ressemble davantage à la culture populaire. Le cas Fillon en est un exemple en France. Ernest Gellner l'avait découvert avant que l'on s'en rende compte, et je pense que l'on a eu tort de cesser de lire Gellner ces vingt dernières années. Dans son ouvrage sans précédent de référence Les nations et les nationalismes, il défend une thèse plus valide que jamais : ce ne sont pas les nations qui créent les nationalismes, mais les nationalismes qui créent les nations. Il fait aussi la distinction entre la « high culture » et la « low culture ». Le président normal fait terriblement partie de la « high culture », qui répond à l'idée selon laquelle après avoir gouverné à l'Élysée, on va dîner chez Lipp. C'est la « high culture », la culture élitaire. La low culture, la culture populaire, n'aime pas ça. Elle aime, par exemple, la Journée du patrimoine, où elle a le privilège, une fois par an, de pouvoir fouler le sol de l'Élysée. Poutine n'est pas un président normal. Pendant 20 ans, personne ne parlait du pouvoir russe en utilisant la métaphore du « Kremlin ». Aujourd'hui, nous assistons à un retour du pouvoir à l'ancienne, qui ressemble à ce que la low culture populaire a envie de voir... Mais je ne suis pas si pessimiste que cela, en raison de la révolution technologique, qui est en train de miner de l'intérieur même cette régression de l'autorité classique. Il y aujourd'hui une érosion de cette autorité : alors même qu'elle essaie de se faire rétablir pour répondre aux attentes de la « low culture », la révolution technologique est en train d'en laminer les attributs. Nous vivons donc aujourd'hui cette tension entre une régression vers l'autorité traditionnelle et une révolution technologique qui met en difficulté cette régression.

 

Ne faudrait-il pas réinventer la tradition des droits de l'homme ? Pourquoi les identités devraient-elles s'entendre nécessairement ? La culture dynamique n'apporte plus toutes les réponses à tous...
La distinction entre groupes humains en fonction de leurs traits culturels est tout ce qu'il y a de plus naturel. D'où vient la difficulté ? De l'idée qu'il n'y a pas un seul être humain qui ne soit en lui-même dépositaire de plusieurs ingrédients culturels différents. En réalité, quand on se lève le matin, on découvre qu'on est homme ou femme, ingénieur ou médecin, jeune ou vieux, arabophone ou sinophone, marié ou célibataire... Il y a donc un nombre infini d'ingrédients à l'identité individuelle. Nous vivons dans un siècle où la vraie définition de la liberté est celle de réarranger ses différents ingrédients chaque jour selon sa propre humeur. C'est pourquoi la faiblesse fondamentale de la thèse réifiée des cultures, c'est que l'individu lui-même est dépositaire de plusieurs ingrédients qu'il réarrange tous les matins, consciemment ou inconsciemment. C'est une sorte de péché originel de la thèse réifiée de la culture à laquelle il n'a pas trouvé de réponse, alors que la définition dynamique de la culture, selon laquelle le réarrangement de ses ingrédients est la liberté même dans la phase actuelle, a une définition plus respectueuse des droits de l'homme, y compris du droit à ne pas être « parqué » dans un groupe humain. L'expression vient d'Edmond Rabbath, dans sa première analyse de la Constitution libanaise, lorsqu'il dit que c'est dommage que ce beau pays parque ses citoyens dans des communautés fermées... comme des animaux, quoi !
Où se trouve le Liban par rapport à tout ce débat ? Sommes-nous des parias, voués à rester toujours en marge ou en retard ?
Le problème plus particulier du Liban, c'est que jusqu'en 2010, il était un endroit où les acteurs régionaux et internationaux pouvaient aisément investir dans des acteurs locaux et en obtenir quelque chose en retour. Cela est plus possible que jamais : les candidats sont là. Le problème, c'est que des espaces beaucoup plus larges se sont créés dans la région, et jouent le même rôle, mais de manière plus tragique que le Liban, c'est-à-dire celui d'un espace de compétition entre les forces régionales et internationales : l'Irak, la Syrie, l'Égypte, la Libye, le Yémen et d'autres. Le Liban qui, du fait de son système relativement ouvert, pouvait, par notamment le financement externe de ses forces politiques et de ses organes de médias, jouer le rôle d'un espace de compétition, est désormais lui-même en compétition avec des scènes beaucoup plus larges, et finalement beaucoup plus déterminantes pour l'avenir de la région. Cela aboutit à un assèchement du financement extérieur des acteurs libanais, que nous constatons chez tous, mais cela aussi aboutit à une espèce d'investissement beaucoup plus net depuis cinq ou six ans, dans des théâtres beaucoup plus larges et conséquents que le Liban. Ce qui accentue une certaine idée de marginalité chez les Libanais. Ils se sentaient un peu comme les enfants uniques et maintenant, ils ont plein de frères et sœurs dans la région, qui sont à des endroits où l'on peut s'acheter de l'influence. Je crois que tant que ces conflits restent ouverts, cette compétition perdurera. Le Liban sera toujours fortement concurrencé, au niveau de l'Iran, de la Turquie ou de l'Arabie saoudite, par d'autres pays comme l'Irak, la Syrie, la Libye, L'Égypte, etc...

 

C'est le fait qu'il ne soit plus cet orphelin gâté et privilégié qui provoque un retour aux crispations identitaires – comme le reste de la planète – au sein de notre chefferie politique ?
Le problème, c'est que ces chefferies ont été entretenues pendant une trentaine d'années très généreusement. Elles se retrouvent aujourd'hui dans une situation d'appauvrissement, ce qui les rend plus coriaces à se nourrir sur la bête. Cela est inquiétant au plus haut point. Je ne suis certes pas favorable à ce que les États s'achètent des espaces au Liban, mais je ne suis pas favorable non plus à cette espèce de concentration sur la nécessité d'extraire de l'argent politique de la machine interne dans un pays surendetté. Le danger sur les finances publiques est là, il est difficile de ne pas le voir ! Ce danger est réel. Certes, nous avons quelques réserves en or ou en immobilier au niveau des finances publiques, mais nous dépendons beaucoup de notre stabilité politique, notamment pour le tourisme et le commerce. Nous avons accumulé une dette publique qui dépasse 70 milliards de dollars – dans les trois premières places au monde de ratio entre la dette et le PNB – et nous avons connecté comme des siamois le secteur public et le secteur bancaire, puisque les banques libanaises sont le principal pourvoyeur de financement de l'État. C'est une situation qui, ailleurs, a fait des drames, comme en Argentine, en Grèce... Si nous n'avons pas ce dilemme au sommet de nos soucis, si nous occultons cette menace grave, c'est que nous sommes des insouciants !

 

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« LA SOCIÉTÉ CIVILE DE CE PAYS N'EST PAS MORTE »

 

Ghassan Salamé aurait bien volontiers accepté d'être présenté par l'État libanais comme candidat à la direction de l'Unesco. Mais la limite de dépôt de candidatures était hier, mercredi 15 mars... et cela n'a pas été le cas. Pourtant, M. Salamé n'exclut pas de revenir au Liban pour se joindre à l'immense chantier initié par les forces vives de la société civile.
« Ce sont en effet les États qui présentent à l'Unesco », affirme M. Salamé. « Les individus expriment leur disponibilité. C'est ce que j'ai fait. Mais sous certaines conditions qui n'ont pas été réunies : d'abord, que ce soit mon pays qui me présente, même si d'autres ont songé à me présenter – mais pas mon pays. Apparemment, je ne remplissais pas les conditions, je ne parlais pas les langues, je n'ai pas fait les choses comme il faut », dit-il en rigolant, allusion aux nombreuses critiques et attaques saugrenues qui ont pu être avancées pour réfuter sa candidature au cours des derniers mois. « Ma deuxième condition, c'était que le groupe arabe à l'Unesco s'entende sur un candidat unique – alors qu'ils sont déjà quatre ou cinq. Or ces deux conditions n'ont pas été réunies », dit-il.
« De tout cela, je retiens deux choses, qui ne sont pas pessimistes, et c'est pourquoi vous ne voyez aucune amertume sur mon visage : la première, c'est qu'il est très difficile dans la situation internationale actuelle d'œuvrer à la réforme des organisations internationales. L'Unesco est l'une des organisations du système onusien les plus pauvres. Elle a un déficit de 650 millions d'euros qui l'a conduite à hypothéquer son propre immeuble. Elle a très peu d'argent disponible pour les nouveaux programmes et elle est menacée par la désertion de pays comme les États-Unis, la Grande-Bretagne, le Japon... C'est déjà un parent pauvre du système onusien, qui a un besoin urgent de beaucoup de volontarisme. Mon sentiment, en regardant les candidatures et les manières dont les différents États, à commencer par le nôtre, ont envisagé cette situation, indique que le moment n'est pas venu – parce que le multiculturalisme n'est pas le bienvenu en ce moment et que l'Unesco est le symptôme le plus grave de cet état de fait », affirme Ghassan Salamé.
« Le deuxième élément se trouve au niveau intérieur. Je retiens quelque chose d'assez extraordinaire, une espèce de montée très spontanée, de milliers de gens, pour critiquer l'arbitraire du gouvernement dans la gestion de cette affaire. Certains retiendront le mot Unesco. Je ne connais pas même 5 % des gens qui ont signé des pétitions ou des articles pour appuyer ma candidature. Cela indique à mes yeux quelque chose qui me dépasse et dépasse cette bataille : que la société civile de ce pays n'est pas morte ou inerte, mais qu'elle est capable d'élever la voix même si elle ne gagne pas nécessairement toutes les batailles qu'elle est en train de mener, notamment celle-là », souligne-t-il.
Et de conclure : « N'en déplaise aux chefferies, cette société civile est là, et je suis confiant qu'à l'avenir, avec ces mêmes gens, le contrat implicite qui les lie entre eux, et qui me lie à eux, n'est pas près de se terminer, et que nous avons devant nous de très belles batailles à mener ensemble sur la propreté de ce pays dans tous les sens du terme, physique comme morale, mais aussi sur d'autres thèmes. Contrairement à ce qu'on pourrait penser, je retiendrais principalement ce cri du cœur qui est sorti de la société civile et de l'intelligentsia. J'espère que dans les mois et les années qui viennent, ce contrat se poursuivra. »


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