Crise - Conf?rence de l'?conomiste Toufic Gaspard; La politique de l'apr?s-guerre a conduit ? une sortie nette de capitaux (Orient Le Jour)
Orient Le Jour - Sibylle Rizk
Le solde cumulé de la balance des paiements au cours des onze dernières années est de sept milliards de dollars, mais si on enlève les mouvements de capitaux dus à l'endettement de l'état, on obtient un déficit cumulé de 2,5 milliards de dollars. Ce qui fait dire à l'économiste Toufic Gaspard que 'le système politique de l'après-guerre a fait fuir les capitaux plutôt que le contraire.
L'auteur d'un livre à paraître sur l'économie libanaise entre 1948 et 2002 était l'invité jeudi du Mouvement du Renouveau Démocratique pour parler de la crise historique que traverse le pays.
Quels que soient les indicateurs auxquels l'on se réfère, ils témoignent de l'ampleur de cette crise, qu'il s'agisse des indicateurs de l'évolution de l'économie réelle, comme la croissance et l'emploi, ceux de la sphère monétaire et financière, comme la dette ou ceux des comptes externes, a-t-il dit.
Au cours des onze dernières années, les dépenses publiques ont été 2,5 fois supérieures aux dépenses budgétaires d'avant-guerre; pourtant, elles n'ont eu aucun effet sur l'activité: la croissance moyenne a été de 3,7 % environ sur la période considérée et elle est tombée à 1,7 % ces trois dernières années, contre des taux moyens supérieurs à 6 % avant 1975.
Parallèlement, pas un gouvernement n'a évoqué la situation de l'emploi, alors qu'une économie qui ne crée pas d'emplois est une économie en situation d'échec, a poursuivi Toufic Gaspard.
Depuis 1992, l'état a dépensé 61 milliards de dollars dont 38 % au titre du paiement des intérêts sur la dette, 28 % de traitements et de salaires et 15 % d'investissements. La part des investissements est tombée à 7 % ces trois dernières années, les traitements et salaires et le service de la dette accaparant 75 % des dépenses. 'Ces proportions donnent la vraie image de la politique économique menée depuis la fin de la guerre que certains ont osé appeler politique de reconstruction', dit l'économiste.
Dette de 41 milliards de dollars
En conséquence, la dette est passée de moins de trois milliards de dollars en 1992 à 35 milliards de dollars en 2002 et à 41 milliards de dollars en 2003. L'économiste explique qu'il obtient ce chiffre de 41 milliards en retirant des 31 milliards annoncés officiellement les cinq milliards de dollars de dette contractée envers d'autres institutions publiques et en rajoutant 15 milliards de dollars correspondant à la dette contractée par la Banque centrale envers des tiers.
Le seul véritable indicateur de la politique économique est le taux d'intérêt, poursuit-il. 'La stabilisation du taux de change a été l'unique objectif de la politique monétaire.
Or, en la matière, l'économiste souligne que le Liban a fait ce choix à l'inverse de la tendance mondiale, alors que, historiquement, il avait adopté un régime de changes flottants quand le reste du monde était en régime de change fixe.
'Tous les pays qui ont choisi de fixer leur taux de change attendent une baisse rapide des taux d'intérêt. Si celle-ci ne se produit pas, c'est le signe de l'échec de la politique suivie, explique Toufic Gaspard. C'est ce qui s'est passé au Liban, car le gouvernement a laissé filer les dépenses. Mais, comme nous ne sommes pas dans un système démocratique, cet échec n'a été sanctionné en aucune sorte.
Résultat: on se retrouve dans une situation où le taux d'intérêt réel moyen sur la période est de 10,8 %, alors que la croissance moyenne est de 3,7 %.
La différence est encore plus forte au cours des trois dernières années, puisque la croissance moyenne est de 1,7 % et le taux réel moyen de 11,8 %.
'Nous sommes dans une économie rentière. C'est un cocktail explosif. Si la déflagration ne se produit pas pour l'instant, c'est que les créanciers principaux de l'état sont les banques. Mais le Liban ne peut pas continuer ainsi.
Dix milliards de gâchis
Si tout le monde s'accorde sur ce point, les avis divergent en revanche sur les raisons de la crise. 'On parle de corruption, mais d'autres pays tels que le Japon, la Corée, l'Italie, et même le Liban d'avant-guerre se sont accommodés de la corruption. Ce que nous avons vécu est sans commune mesure avec la simple corruption', dit Toufic Gaspard, pour qui le remède passe avant tout par un changement de système, le recouvrement de l'indépendance et la tenue d'élections libres. 'Nous sommes face à un pouvoir absolu qui ne se sent pas redevable devant les citoyens, mais rend des comptes à Damas'.
Ce n'est qu'après l'élection d'un nouveau gouvernement qui proposera un plan de redressement économique qu'il sera possible d'entamer sur cette base des discussions avec le secteur bancaire pour rééchelonner la dette et baisser les taux d'intérêt, estime Toufic Gaspard.
Selon lui, sur les 21 milliards de dollars dépensés au titre du service de la dette, 10 milliards au moins ne sont pas justifiés. 'Les taux ne sont pas vraiment déterminés par le marché, sinon comment expliquer qu'ils soient plus faibles aujourd'hui, alors que la situation financière s'est détériorée. Si on s'était endetté au taux pratiqué aujourd'hui, on aurait économisé dix milliards de dollars.