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Carlos Eddé: Pas de dialogue à l’ombre des armes. (Interview dans ''L'Hebdo Magazine'')

Sévère envers le gouvernement, tranchant avec le Hezbollah, exigeant avec ses alliés, le Amid du Bloc national ne mâche pas ses mots. Tour d’horizon avec Carlos Eddé, qui est convaincu que les armes du Hezbollah finiront par lui porter préjudice.

Le président Sleiman a lancé un appel au dialogue. Après les expériences du passé, pensez-vous que ce dialogue puisse réussir?
Le dialogue est important dans n’importe quelle société libre et démocratique. Mais à cause de la façon avec laquelle il a été conduit et les résultats obtenus, les perspectives qu’il aboutisse à une solution constructive sont nulles. Maintenant, ce dialogue va être utilisé pour légitimer les positions unilatérales de Hezbollah. Un dialogue où l’un des partenaires est armé et menace à tout moment d’utiliser ses armes contre son interlocuteur n’est ni naturel ni équilibré. Quel est ce dialogue où l’une des parties pose son revolver sur la table pour menacer l’autre? Je m’étais positionné contre cette farce dans le passé et ma position reste inchangée.

Parlant d’armes, que pensez-vous de l’agression contre une équipe de la Ligue maronite qui cadastrait des terrains appartenant au patriarcat maronite à Lassa?
Cette attitude méprisante envers la justice, en toute impunité, alors que le président de la République et le ministre de l’Intérieur sont de la région et que le patriarche en a été l’évêque pendant longtemps, dévoile les objectifs du Hezbollah: sa mainmise sur l’Etat et l’impuissance de ses alliés. Mais celui qui use de la force contre un autre commet une grave erreur d’appréciation et ne retient aucune leçon de l’histoire. La menace par les armes a un effet momentané, laisse un goût amer chez la victime et finit par développer un esprit de revanche. Il suffit de se rappeler la puissance d’Hitler durant les années 30, ou celle de l’armée soviétique et du pacte de Varsovie. Qu’en ont-ils fait de leurs armes? Que sont-ils devenus? A peine un mauvais souvenir! L’efficacité de la menace politique par les armes est éphémère et lorsqu’elles ne sont pas sous le contrôle de la légalité et de l’Etat, elles constituent un danger pour tous, et surtout pour ceux qui en font usage.

Pensez-vous que le gouvernement fera long feu ou sa durée est tributaire de celle du régime syrien?
L’une des raisons de la chute du précédent gouvernement et de l’échec des gouvernements du 14 mars, était directement liée à la puissance que donnait le régime syrien au 8 mars. Or, tout indique que ce régime n’aura pas longue vie et sa chute aura des répercussions très négatives sur ses alliés et collaborateurs au Liban. Reste à savoir si le 14 mars, le moment venu, aura la capacité de saisir l’occasion et sera à la hauteur des défis.

En tant que Bloc national, comment qualifiez-vous vos relations avec le 14 mars après vous être montrés réservés sur ses prestations et vous en être éloignés?
Nous ne sommes pas sortis de la mouvance du 14 mars, nous avons tout simplement décidé de ne plus participer aux réunions, car nous n’étions pas d’accord avec la façon de mener le combat politique. Les objectifs déclarés du 14 mars reflètent la ligne historique du Amid Raymond Eddé et du Bloc national. Notre éloignement avait pour objectif de sauvegarder la révolution du Cèdre, lorsque nous avons eu le sentiment que nos alliés faiblissaient ou s’écartaient de cette ligne.

Pensez-vous que l’absence du président Saad Hariri du pouvoir soit préférable à sa présence?
Il y a du bon et du mauvais dans les deux cas de figure. La question est de savoir combien le 14 mars pouvait avoir un rôle efficace dans la participation au nouveau gouvernement et la répartition des portefeuilles. Mais le vide laissé permettra à l’actuel gouvernement de remplir des postes-clés dans l’administration et augmenter l’emprise du Hezbollah sur l’Etat.

Après la parution de l’acte d’accusation désignant des cadres du Hezbollah, sayyed Hassan Nasrallah a déclaré que, même dans 300 ans, on ne pourra arrêter les accusés. Qu’en pensez-vous?
Le refus de se conformer au TSL par le Hezbollah et ses alliés me rend très perplexe. Si j’étais accusé d’un crime, j’aurais été le premier à vouloir accélérer les mesures pour découvrir la vérité. J’aurais coopéré à fond avec l’enquête pour prouver mon innocence. Or on oublie que lorsque l’armée syrienne se trouvait encore au Liban, ses services de renseignement, ceux des divers organismes militaires libanais et du Hezbollah, étaient omnipuissants. Alors qu’ils auraient pu trouver l’auteur des crimes, ils ont adopté une attitude moqueuse et indifférente. Ils n’ont rien fait, au contraire, ils ont essayé d’effacer les preuves du lieu du crime, en violations de toutes les normes utilisées pour des enquêtes. Je me souviens encore de l’émission du général Michel Aoun à la TV française dans laquelle il affirmait que le régime syrien était le commanditaire de l’assassinat du président Hariri. C’est bizarre que personne n’ait eu le courage ou la curiosité de lui demander pourquoi il avait fait cette affirmation publique! Quant à sayyed Hassan Nasrallah, s’il compte sur les preuves qu’il exhibe de temps à autre à la télévision pour contrecarrer les preuves d’accusations, je conçois ses réticences. Il faut comprendre sayyed Nasrallah; comment peut-il comprendre la notion de tribunal indépendant et la présomption d’innocence? Sa culture juridique est basée sur la procédure des tribunaux de Téhéran ou de Damas, où l’accusé n’est traduit devant les juges que pour entériner leur culpabilité. Les moyens juridiques de ces deux régimes sont des instruments de défense du régime et non de justice.

Répondant à sayyed Nasrallah, Saad Hariri lui dit que 300 conférences de presse ne pouvaient changer l’acte d’accusation…
Il a raison. Le tribunal poursuivra son travail. Le Hezbollah, les régimes syriens, iraniens, libyens et les autres n’ont pas encore compris que les peuples du XXIe siècle n’accepteront plus l’injustice et l’impunité.

Que pensez-vous de l’argument du 8 mars que le choix est entre la justice et la sécurité?
Pas de sécurité sans justice. Ce principe est prouvé à travers le monde.

Votre ancien ami Walid Joumblatt refuse cette équivalence. Est-il toujours votre ami?

Ce n’est pas une question d’amitié. L’amitié est une chose et les positions politiques en sont une autre. Le député Joumblatt s’est éloigné de l’objectif politique auquel j’aspire. Maintenant, c’est un adversaire. Cela n’a rien à voir avec les relations personnelles.

En voulez-vous à Walid bey? N’êtes-vous plus en contact?
Certainement que je lui en veux car le changement de sa politique a permis le coup d’Etat. Or je crois savoir où ses réelles convictions se trouvent. Mais je ne pense pas qu’il ait rejoint l’autre bord avec enthousiasme, mais plutôt à cause des menaces directes dont il a été la cible après le putsch. Je me demande s’il a réellement quitté ou s’il ne s’est pas, tout simplement, octroyé une permission.

Abbas Ibrahim a été nommé à la tête de la Sûreté générale malgré la revendication de rendre ce poste aux chrétiens?
Ce qui compte c’est la compétence et l’intégrité de la personne plus que son appartenance confessionnelle. Mais nous sommes quand même inquiets de la régression du rôle des chrétiens en faveur de sympathisants du Hezbollah avec l’aval du général Michel Aoun, lui qui, quand cela lui convient, se déclare grand défenseur de l’intérêt des chrétiens.

Pourquoi, à votre avis, le général Aoun n’a-t-il pas réussi à récupérer la Sûreté générale, comme il l’avait promis, dit-on, au patriarche?
La décision ne lui appartient pas. Il existe un proverbe qui dit «qui donne ordonne». Les aides financières reçues et les ambitions personnelles et familiales lui ôtent l’indépendance de sa décision.

De quels commandements chrétiens êtes-vous proches?
Politiquement, de tous ceux qui, chrétiens ou musulmans, œuvrent pour un Liban libre et souverain. Ceux-ci font partie de la mouvance du 14 mars, même s’ils ne font pas partie de son organisation.

Si le Amid Raymond Eddé était parmi nous, quelles auraient été ses orientations politiques?
Sa politique n’aurait pas été différente de la mienne. La politique a été dictée par des considérations publiques et non personnelles. Certains de ses adversaires ont changé leur politique et ont adopté celle du Bloc national, et il en aurait été très satisfait. La politique, pour Raymond Eddé, n’a jamais été une vendetta, mais un moyen pour une fin. Et cette fin est d’assurer un avenir meilleur dans la justice et la dignité pour les jeunes et les enfants de ce pays.

En quoi le Amid aurait agi différemment?
Il aurait été plus intransigeant dans ses positions et bien plus dur avec ses adversaires.

Propos recueillis par Saad Elias

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